Description

Plus gros oiseau de rivage (ou limicole) indigène à l’Amérique du Nord, le courlis à long bec (Numenius americanus) apporte une présence distinctive aux paysages dégagés des prairies. Sa caractéristique la plus extraordinaire est son bec fin, extrêmement long et délicatement courbé vers le bas, un outil spécialisé ayant évolué pour explorer en profondeur la terre, la boue et le sable afin d’y extraire des proies cachées pour la plupart des autres espèces. Pouvant dépasser les 21 centimètres, le bec de la femelle est le plus proportionnellement long parmi ceux de tous les oiseaux de rivage d’Amérique du Nord en comparaison de la taille de son corps.
L’adulte a une longueur de 51 à 66 centimètres et une envergure de 62 à 90 centimètres. Pesant jusqu’à 950 grammes, la femelle est généralement plus grosse que le mâle, dont le poids se situe entre 490 et 800 grammes. À part leur taille et la longueur de leur bec, le mâle et la femelle se ressemblent : tous deux ont un plumage cannelle-chamois chaud avec des marbrures plus foncées sur le haut du corps et plus pâles sur le bas. Cette coloration est constante toute l’année, leur permettant de se dissimuler harmonieusement dans les herbes sèches des prairies durant la période de reproduction et dans les vasières côtières durant l’hiver.

La tête du courlis à long bec est proportionnellement petite, alors que ses yeux foncés sont gros et adaptés au balayage des paysages dégagés pour repérer des prédateurs et d’autres membres de son groupe. Ses longues pattes gris-bleu lui permettent de faire des enjambées efficaces sur le sol inégal des prairies, des herbes hautes ou des zones humides peu profondes.
Le nom de l’espèce provient de son appel résonnant ressemblant au mot « courlis », un sifflement riche et vibrant capable de voyager sur des centaines de mètres en zone dégagée. Il produit également des sifflements plus délicats pour communiquer entre partenaire et avec ses petits, des notes criardes d’avertissement pour signaler la présence de prédateurs et un chant en vol mélodieux utilisé lors de la parade nuptiale.
Le courlis à long bec est aussi reconnu pour défendre avec assurance son aire de nidification. Les spécimens des deux sexes participent à un comportement appelé « harcèlement » : ils collaborent pour s’attrouper autour de prédateurs comme les faucons, les strigiformes, les corneilles ou les coyotes, et entrent parfois physiquement en contact avec eux en volant afin de les repousser.
Habitat et habitudes

En période de reproduction, le courlis à long bec est fortement associé aux prairies dégagées dépourvues d’arbres. Pour son aire de nidification, il préfère les vastes étendues d’herbes courtes indigènes ou les prairies mixtes où la végétation s’élevant à moins de 30 centimètres est entremêlée de parcelles plus hautes offrant des sources de nourriture et un couvert pour les oisillons.
Ses sites de nidification préférés se trouvent sur des terrains plats ou légèrement vallonnés offrant une visibilité non obstruée afin de repérer rapidement les prédateurs. Les nids se trouvent souvent près de petits objets, comme des pierres, de la bouse de vache séchée ou des arbustes bas pouvant servir de marqueurs visuels pour les adultes qui y retournent après avoir cherché de la nourriture.

Une fois les œufs éclos, les couvées peuvent être déplacées dans des milieux plus humides, comme les prairies humides, les marmites torrentielles des Prairies ou les prairies de fauche irriguées, qui fournissent une abondance d’insectes et une protection contre la chaleur. Ce déplacement est indispensable à la survie des petits durant la période la plus chaude de l’été.
En dehors de la période de reproduction, le courlis à long bec fait preuve d’une grande flexibilité en matière d’habitat. Il utilise des vasières intertidales, des plages sablonneuses, des marais salants, des estuaires, des lagons et même des champs agricoles intérieurs comme aires de migration et d’hivernage. Il cherche de la nourriture dans les champs de luzerne, les terres labourées et les pâturages, particulièrement où l’irrigation ou l’humidité du sol attire des proies à la surface.

Le courlis est diurne et cherche plus souvent de la nourriture tôt le matin ou tard en après-midi. C’est aussi un bon voilier persévérant capable de parcourir le long chemin migratoire qui sépare ses aires de reproduction et d’hivernage. Beaucoup d’individus retournent à plusieurs reprises dans les mêmes zones de reproduction et sites d’hivernage.
Aire de répartition
Credit: De Smet, 1992Historiquement, le courlis à long bec se reproduisait sur un territoire beaucoup plus vaste de l’Amérique du Nord qu’à l’heure actuelle, ses aires de nidification s’étendant à l’est jusqu’au Manitoba, au Minnesota, en Iowa, au Kansas et même dans certaines régions de l’Ontario. Au début du XXe siècle, la majeure partie de cette aire de répartition avait disparu en raison de la conversion généralisée des prairies indigènes en champs agricoles, du surpâturage des terres et de la chasse non réglementée. Ces pressions ont entraîné des déclins très marqués des populations et une retraite vers des zones d’habitat adapté plus isolées.

Au Canada, les populations reproductrices actuelles se concentrent principalement dans trois régions. Le sud de l’Alberta accueille les oiseaux de la région naturelle des Prairies et des plaines d’herbes mixtes avoisinantes, alors que le sud-ouest de la Saskatchewan abrite d’importantes zones de nidification pour les populations du coteau du Missouri et des hautes terres Cypress. En Colombie-Britannique, l’espèce se retrouve dans les vallées intérieures, particulièrement dans celles de Thompson et de l’Okanagan, où subsistent des habitats de plaines herbeuses dégagées. D’une manière générale, le Canada représente environ 16 pour cent de la répartition mondiale de reproduction de l’espèce.
Aux États-Unis, le courlis à long bec se reproduit dans l’ensemble des grandes plaines du Nord, dans tout le Grand Bassin et dans certaines parties de la région de l’Intermountain West. Ses aires d’hivernage s’étendent vers le sud le long du littoral du Pacifique, de la côte pacifique de la Californie et du Mexique jusqu’au Salvador et au Costa Rica. Des observations occasionnelles ont même déjà été faites au Guatemala et au Honduras, qui se trouvent beaucoup plus au sud. Le Texas et la Louisiane font partie de ses principales zones d’hivernage sur la côte du Golfe du Mexique. Bien que son schéma migratoire général soit connu, beaucoup de détails demeurent nébuleux. Or, des études récentes de suivi par satellite commencent à cerner d’importantes haltes migratoires possiblement essentielles à la survie de l’espèce durant ses longs parcours saisonniers.
Alimentation

L’alimentation du courlis à long bec varie selon les saisons et l’habitat qu’il occupe. Durant sa période de reproduction dans les prairies, les orthoptères comme les sauterelles et les criquets, représentent la base de son alimentation, fournissant l’apport élevé en protéines dont les oisillons ont besoin pour croître. Cette alimentation est complétée avec des coléoptères, des chenilles, des fourmis, des araignées, des lombrics, et, occasionnellement, de petits vertébrés, comme des lézards et des rongeurs. Opportuniste, le courlis peut aussi subtiliser des œufs ou des petits d’autres oiseaux nichant au sol.
Dans les aires de migration et d’hivernage, son alimentation reflète une transition vers des ressources côtières et agricoles. Le long des côtes et des estuaires, le courlis consomme une variété d’invertébrés marins comprenant des crabes fantômes, des crabes violonistes, des vers polychètes, des palourdes et des escargots. En zones agricoles, il se nourrit largement d’insectes des champs labourés et, lorsque les proies animales se font rares, il peut aussi consommer des graines et d’autres matières végétales.
La longueur de son bec joue un rôle important dans sa stratégie d’alimentation. Avec son bec plus long, la femelle peut chercher plus en profondeur dans le sol ou les sédiments pour trouver des proies enfouies, alors que le mâle cible souvent des espèces qui se trouvent à la surface. Cette subtile division des niches alimentaires contribue à réduire la concurrence directe entre les sexes au sein des couples nicheurs et des groupes mixtes. Pour se nourrir, le courlis à long bec peut fouiller en profondeur pour trouver des invertébrés cachés, poursuivre lentement et délibérément des proies visibles avant de se ruer dessus et chasser en groupe de façon coordonnée en avançant en rangs épars pour faire sortir des insectes ou des vertébrés de leur cachette.
Reproduction

Le courlis à long bec arrive dans son aire de reproduction en avril ou au début du mois de mai. Le mâle se lance dans une parade aérienne spectaculaire, volant en boucles tout en chantant et en sifflant des airs pouvant durer plusieurs minutes.
Sur le sol, il crée de nombreux sillons peu profonds. La femelle en choisit un qu’elle borde d’herbes, de feuilles et, occasionnellement, d’excréments d’animaux. Les portées comptent habituellement quatre œufs de couleur chamois barbouillée de brun pour se camoufler. Les individus des deux sexes partagent les tâches d’incubation pour une période de 27 à 31 jours.
À leur éclosion, les oisillons sont couverts de duvet et ont les yeux ouverts, et ils peuvent se déplacer au bout de quelques heures. Ils sont presque immédiatement capables de se nourrir eux-mêmes, mais ils restent sous supervision parentale rapprochée.

Aspect inhabituel de la biologie reproductive de l’espèce, la femelle part typiquement vers son aire d’hivernage de 2 à 3 semaines après l’éclosion de ses œufs, laissant le mâle s’occuper seul des oisillons jusqu’à leur envol à l’âge de 38 à 45 jours. Ce renversement des rôles sexuels est rare parmi les oiseaux de rivage et peut être une adaptation aux exigences d’une migration hâtive.
Le courlis à long bec atteint la maturité sexuelle à l’âge d’environ trois ans. Son espérance de vie est de 8 à 10 ans à l’état sauvage, bien que certains individus puissent survivre plus longtemps dans des conditions favorables.
Conservation

Les œufs et les oisillons sont vulnérables à la prédation par les coyotes, les blaireaux, les renards, les moufettes et les rapaces, comme les buses de Swainson et les buses rouilleuses. Les corvidés (pies, corneilles) se nourrissent aussi des œufs et des petits. Les adultes peuvent échapper à la plupart des prédateurs en s’envolant, mais sont occasionnellement capturés par de gros rapaces.
Le taux de survie des adultes est relativement élevé, mais celui des petits varie largement en fonction des conditions météorologiques, de la prédation et de la qualité de l’habitat. Les années de sécheresse peuvent réduire l’abondance des insectes et diminuer le taux d’envol des couvées.
Au Canada, le courlis à long bec est considéré comme étant menacé selon la Loi sur les espèces en péril fédérale et reconnu comme une espèce prioritaire dans la stratégie pour les oiseaux des prairies de l’Initiative de conservation des oiseaux de l’Amérique du Nord (ICOAN). Malgré sa distribution relativement vaste, il est confronté à un certain nombre de menaces continues, la plupart étant liées à la perte ou à la dégradation de l’habitat des prairies indigènes. La conversion des prairies en terres cultivées, l’expansion des zones urbaines et les projets d’infrastructures énergétiques réduisent l’habitat de nidification disponible et fragmentent les paysages restants. Le surpâturage peut laisser la végétation uniformément basse, offrant peu de couverture aux nids ou aux oisillons, alors que la lutte active contre les incendies permet aux arbustes d’envahir le territoire et d’altérer le caractère dégagé des prairies. Les plantes envahissantes, comme l’euphorbe ésule et la centaurée, changent elles aussi la structure de la végétation, rendant les sites moins propices à la reproduction.

L’espèce est également confrontée à une diminution de la disponibilité de la nourriture en raison de l’utilisation de pesticides réduisant la quantité d’insectes, et elle est vulnérable aux perturbations humaines durant sa période de nidification. Les véhicules, les loisirs hors des sentiers et les chiens en liberté peuvent faire fuir les adultes des nids, exposant les œufs et les oisillons aux prédateurs ou au stress thermique. Les changements climatiques ajoutent une pression supplémentaire en modifiant les schémas habituels de précipitation, la croissance des végétaux et le moment d’arrivée et l’abondance des insectes dont le courlis se nourrit.
Au Canada, les efforts de conservation se concentrent sur la protection et l’aménagement de l’habitat à l’échelle de ses aires de reproduction et de migration. Différentes initiatives s’efforcent de préserver et de restaurer les prairies indigènes, souvent en collaboration avec les éleveurs de bétail. Les plans de gestion des pâturages sont conçus pour maintenir une végétation de hauteurs variées, soutenant les besoins en matière de nidification et de recherche de nourriture du courlis. Retarder les activités de culture du foin jusqu’à ce que les petits aient pris leur envol réduit la mortalité durant la période de reproduction, alors que la préservation des haltes migratoires importantes le long des corridors de migration assure un accès à des aires d’alimentation vitales. La recherche utilisant la télémétrie par satellite contribue à cartographier les voies migratoires et à cerner les habitats cruciaux, ce qui permet de cibler les mesures de conservation là où elles auront le plus grand effet. Des études de cas montrent qu’une collaboration directe avec les propriétaires fonciers visant à garder les prairies intactes fait partie des moyens les plus rentables et durables de protéger cet oiseau des prairies emblématique.
Importance culturelle et historique

Les communautés autochtones reconnaissent depuis longtemps le courlis à long bec comme un élément du cycle saisonnier des prairies. Dans certaines traditions autochtones des plaines, son retour au printemps signale le début de la saison plus chaude. Son appel et son comportement étaient mentionnés dans les histoires orales, et il est présenté dans certains récits culturels comme un symbole de vigilance et de protection.
Les colons européens arrivés au XIXe siècle ont consigné des observations de vols composés de milliers de courlis. Au début du XXe siècle, leurs nombres avaient chuté drastiquement en raison de la perte d’habitat et de la chasse non réglementée pour se nourrir et fabriquer des chapeaux. Les lois en matière de conservation mises en œuvre au début des années 1900, comme la Loi sur la Convention concernant les oiseaux migrateurs (1917), ont mis fin à la chasse légale du courlis et permis une stabilisation graduelle des populations dans les habitats restants.
Aujourd’hui, la survie du courlis à long bec dépend largement de l’intendance des paysages fonctionnels. Les élevages de bétail bien gérés fournissent souvent un habitat de nidification idéal, car le pâturage en rotation permet de conserver la structure végétale irrégulière dont l’espèce a besoin.
Les campagnes de sensibilisation du public, comme la Journée mondiale des courlis (21 avril), braquent les projecteurs sur la situation critique de l’espèce et engagent les communautés dans des mesures de conservation. Les plateformes de science citoyenne, comme eBird, iNaturalist Canada et le Relevé des oiseaux nicheurs fournissent des données indispensables sur les populations qui guident les priorités en matière de conservation.
Ce que vous pouvez faire

- Soutenez les organismes de conservation qui protègent les écosystèmes des prairies.
- Défendez des politiques qui préservent les prairies indigènes et qui réglementent l’utilisation des pesticides.
- Si vous gérez des terres, adoptez des pratiques de pâturage qui laissent une végétation de différentes hauteurs.
- Retardez la coupe du foin jusqu’à la fin de l’été dans les aires de reproduction.
- Participez à des programmes de surveillance des oiseaux.
- Gardez vos animaux en laisse dans les habitats de reproduction reconnus au printemps et au début de l’été.
Ressources
- COSEPAC. Évaluation et rapport de situation du COSEPAC sur le courlis à long bec au Canada, Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC), 2002.
- Liste rouge des espèces menacées de l’UICN. Numenius americanus, 2024. https://www.iucnredlist.org/species/22693195/282644679
- CORNELL LAB OF ORNITHOLOGY. All About Birds: Long-billed Curlew.
- NATIONAL AUDUBON SOCIETY. Field Guide to North American Birds.
- ROSENBERG, K.V. et coll. « Decline of the North American avifauna », Science, vol. 366, no 6461, 2019, p. 120-124.
- FINK, D. et coll. eBird Status and Trends: Long-billed Curlew, Cornell Lab of Ornithology, 2022.
- SAUER, J.R. et coll. The North American Breeding Bird Survey, Results and Analysis 1966–2015, USGS Patuxent Wildlife Research Center, 2017.
- WARNOCK, N. et coll. « Migration ecology of shorebirds: Coastal and inland patterns », Journal of Avian Biology, vol. 33, 2002, p. 1-13.
Texte: Jody North, 2026

